Comment fabrique-t-on des pépites ?

L’épisode lu par Rachida.
J’ai vu passer récemment un post à propos de l’accord annoncé entre Nvidia et Hugging Face.
Le raisonnement, en substance, était le suivant : la France sait faire émerger des pépites, mais elle peine à les accompagner suffisamment longtemps pour conserver une part de la valeur qu’elles finissent par créer.
La vraie question ne serait donc plus : Comment fabrique-t-on des pépites ?
Mais plutôt : Comment garde-t-on une part de ce qu’elles deviennent ?
Comme souvent avec les « vraies questions », c’est la fausse qui m’intéresse.
Alors prenons-la au sérieux.
Comment fabrique-t-on une pépite ?
Hugging Face est un cas assez pratique pour essayer de répondre.
L’entreprise est fondée par 3 Français : Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf. On pourrait donc être tenté de raconter l’histoire d’une pépite française.
Sauf que son histoire ne commence pas vraiment à Station F.
En 2016, Clément Delangue et Julien Chaumond sont à New York chez Betaworks, dans son programme BotCamp, avec un projet de chatbot. Les premiers financements arrivent également aux États-Unis. Hugging Face rejoint Station F ensuite, en 2017.
Et les parcours des fondateurs racontent la même hybridation : Clément Delangue passe par l’ESCP, Julien Chaumond par Polytechnique puis Stanford, Thomas Wolf par Polytechnique, la recherche française, Lawrence Berkeley aux États-Unis, puis de nouveau la recherche en France.
Alors, qui a fabriqué les fondateurs ? La France ? New York ? Polytechnique ? Stanford ? Betaworks ? Probablement un peu tout cela.
Et Hugging Face ne devient pas Hugging Face grâce au chatbot de ses débuts : le grand tournant arrive lorsque l’entreprise commence à ouvrir ses outils.
En 2018, elle rend notamment disponible en open source une implémentation PyTorch de BERT. De là naîtra progressivement l’écosystème Transformers et une plateforme mondiale utilisée par des millions de développeurs et de chercheurs.
Pendant ce temps, les capitaux continuent d’arriver : Lux Capital, Addition, Sequoia, Coatue, Salesforce Ventures, puis plusieurs grands acteurs technologiques.
En 2023, Hugging Face est valorisée 4,5 milliards de dollars. En septembre 2026, Nvidia annonce un accord pour l’acquérir pour 12,9303 milliards de dollars.
Et là, une première vraie question apparaît à l’intérieur de la fausse.
Financer, est-ce aussi fabriquer ?
Les investisseurs américains ou internationaux ne sont pas arrivés simplement à la fin pour récupérer la valeur créée ailleurs.
Ils étaient là tôt : ils ont financé les recrutements, le développement, les pivots, le changement d’échelle.
On peut considérer que le financement reste un moyen au service d’une idée ; on peut aussi considérer que permettre à une entreprise de tenir plusieurs années, d’explorer, d’embaucher et de devenir mondiale participe à sa fabrication.
Et si c’est le cas, le récit « nous fabriquons, ils récoltent » devient forcément plus compliqué.
Qu’est-ce qu’on veut exactement garder ?
L’idée selon laquelle la France ou l’Europe devraient disposer de davantage de capitaux capables d’accompagner leurs entreprises jusqu’aux phases les plus avancées mérite évidemment d’être discutée.
Mais « garder une pépite », ça veut dire quoi ? Son capital ? Ses emplois ? Sa propriété intellectuelle ? Ses centres de décision ? Sa technologie ? Son pouvoir de décider de son avenir ?
Ces choses peuvent aller ensemble. Elles ne désignent pourtant pas la même chose.
Et notre rapport aux investissements étrangers ajoute une petite difficulté.
Chaque année, Choose France célèbre l’arrivée de capitaux internationaux sur le territoire. En 2025, 53 projets représentant 40,8 milliards d’euros d’investissements ont été annoncés lors du sommet. La même année, Revolut annonçait plus d’un milliard d’euros d’investissement en France sur 3 ans, l’installation à Paris de son siège pour l’Europe de l’Ouest et la création d’au moins 200 nouveaux emplois.
Nous appelons cela de l’attractivité. Et à raison.
Mais lorsque des capitaux étrangers financent une entreprise fondée par des Français et récupèrent ensuite une partie de la valeur produite, le récit peut devenir celui d’une perte.
Les deux situations ne sont pas identiques. Mais cette différence oblige précisément à définir ce que nous cherchons à protéger lorsque nous parlons de souveraineté économique.
D’autant que Hugging Face ajoute une complication supplémentaire : l’entreprise est juridiquement américaine et basée à New York.
À partir de là, qu’est-ce qu’une « pépite française » ? Une entreprise fondée par des Français ? Une entreprise créée sur le territoire ? Une entreprise détenue par des capitaux français ? Une entreprise qui emploie en France ?
À mesure qu’une entreprise devient mondiale, les frontières deviennent moins nettes que le vocabulaire que nous utilisons pour en parler.
À qui appartient la valeur créée ?
Hugging Face introduit enfin une troisième difficulté.
Selon Nvidia, la plateforme rassemble aujourd’hui plus de 18 millions de développeurs, chercheurs et créateurs, plus de 3 millions de modèles, 500 000 datasets et environ un million d’applications.
Une partie considérable de sa valeur vient donc de ce que Hugging Face n’a précisément pas fabriqué seule : des chercheurs mettent leurs modèles à disposition, des développeurs contribuent au code, des entreprises publient des outils, des communautés documentent, testent et améliorent, des millions d’utilisateurs donnent progressivement à la plateforme sa valeur de réseau.
Alors qui a créé les 12,9303 milliards de dollars de valeur que Nvidia se propose d’acheter ?
Les fondateurs ? Les salariés ? Les investisseurs ? Les contributeurs open source ? Les millions d’utilisateurs ?
Probablement un peu tout le monde.
Et là, le débat dépasse largement la France et les États-Unis.
Il devient une question sur la manière dont nous attribuons la création de valeur dans des systèmes ouverts, distribués et internationaux.
Finalement, la fausse question était peut-être la bonne
Comment fabrique-t-on des pépites ?
Plus on essaie d’y répondre, plus le mot « on » devient difficile à définir. Un pays ? Des fondateurs ? Un système éducatif ? Des investisseurs ? Des chercheurs ? Une communauté ? Un marché mondial ?
Et le verbe « fabriquer » devient tout aussi fragile.
Parce qu’une entreprise comme Hugging Face semble précisément être le produit d’une accumulation de capitaux, de savoirs, de lieux, de rencontres, d’infrastructures et de contributions dont aucun acteur ne peut vraiment revendiquer seul la paternité.
Peut-être qu’avant de nous demander comment garder nos pépites, il faudrait donc commencer par comprendre ce qui nous autorise à dire qu’elles sont les nôtres.
La fausse question en contenait au moins 3 vraies.
C’était peut-être une bonne raison de ne pas l’écarter trop vite.
Questions fréquentes
Combien Nvidia rachète-t-il Hugging Face ?
12 930 300 000 dollars, soit environ 12,93 milliards. L’accord a été annoncé le 3 septembre 2026.
Sources : NVIDIA, annonce officielle · Semafor, septembre 2026
Que représente la plateforme Hugging Face ?
Selon Nvidia, plus de 18 millions de développeurs, chercheurs et créateurs l’utilisent, et elle héberge plus de 3 millions de modèles, 500 000 datasets et 1 million d’applications.
Source : NVIDIA, annonce officielle
Hugging Face est-elle une entreprise française ?
C’est plus compliqué. Elle a été fondée par 3 Français, mais lancée à New York avec le soutien du studio américain Betaworks, et son siège est partagé entre New York et Paris. Selon que l’on regarde les fondateurs, le capital, le siège juridique ou les emplois, la réponse change.
Source : Maddyness, mars 2017
Comment Hugging Face est-elle devenue une plateforme mondiale ?
En ouvrant ses outils. Après des débuts dans le chatbot, l’entreprise publie en open source une implémentation PyTorch de BERT, qui donnera naissance à la bibliothèque Transformers, puis à la plateforme utilisée aujourd’hui par des millions de développeurs et de chercheurs.
Source : Wolf et al., Transformers, arXiv
Qui a financé Hugging Face ?
Betaworks dès le départ, puis Lux Capital et Addition, qui ont mené les tours de 2019 à 2022. En 2023, une levée de 235 millions de dollars menée par Salesforce Ventures, avec plusieurs grands acteurs technologiques, valorise l’entreprise 4,5 milliards de dollars.
Sources : Turing Post · Axios, août 2023
Combien d’investissements le sommet Choose France 2025 a-t-il réunis ?
53 projets représentant 40,8 milliards d’euros, annoncés le 19 mai 2025.
Source : Gouvernement, info.gouv.fr
Qu’a annoncé Revolut en France en 2025 ?
Plus d’un milliard d’euros d’investissement en France sur 3 ans, l’installation à Paris de son siège pour l’Europe de l’Ouest et la création de plus de 200 emplois.
Source : Maddyness, mai 2025