Pourquoi ça dégénère ?

L’épisode en version audio.
Comme beaucoup, j’ai été sidérée par le déchaînement de violences qui a accompagné les manifestations du samedi 17 octobre 2026 et s’est prolongé dans la nuit. Destructions, pillages, affrontements.
Dimanche matin, sur LinkedIn, je suis tombée sur un post bâti sur une formule devenue familière : la question n’était plus de savoir pourquoi ça dégénère, mais à qui profite le fait qu’on ne parle plus du fond.
Je l’ai aussitôt épinglé dans mon tableau de chasse des Fausses questions. C’est le principe de cette série : prendre au sérieux les questions qu’on nous invite à dépasser.
Sauf que, cette fois, j’étais bien embarrassée. Pourquoi ça dégénère ? Je n’en avais aucune idée. Et je n’avais guère envie de me fabriquer une expertise de circonstance en compulsant quelques articles, avec ou sans IA.
Par chance, je connais Guillaume Soto-Mayor, chercheur spécialiste des dynamiques et des économies de la violence. Ses enquêtes l’ont conduit des organisations criminelles aux systèmes de violence, en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.
Dimanche, je lui ai écrit : « Guillaume, pourquoi ça dégénère ? »
Il m’a fait l’amitié de me répondre quelques heures plus tard, dans une capsule vocale de 5 minutes. Puis, 4 jours après, dans une 2e capsule, sa première réponse lui semblant « correcte dans une partie de l’analyse, mais insuffisante ». En voici la retranscription, aussi fidèle que possible.
1re capsule : pourquoi une manifestation dégénère
Le premier élément relève des mécanismes démocratiques.
Il s’agit de la capacité d’un État, d’un gouvernement et de ses différents échelons, depuis le niveau national jusqu’au niveau le plus local, à exercer leur fonction démocratique.
Or, il existe actuellement une véritable déficience à ce niveau.
La première réponse apportée par le gouvernement au mouvement des lycéens et des étudiants a été une réponse quasi exclusivement répressive, plutôt que de porter un message minimal d’écoute.
Le deuxième point, vraiment essentiel, concerne la mécanique même des manifestations et de leur gestion.
Manifester et gérer les manifestations reposent sur des structures et des mécanismes, des 2 côtés.
Concernant le maintien de l’ordre, on constate que la doctrine et ses modalités d’application fonctionnent globalement assez mal.
Il existe une forte déficience dans cette doctrine et dans la façon dont elle est mise en œuvre. Les forces sont engagées au contact dans de mauvaises conditions, parfois trop tôt. Des techniques de nasse, de gazage et d’autres interventions utilisées en France ont tendance à favoriser la dégénérescence des manifestations en violences.
Un autre problème concerne le recours croissant à des unités qui ne sont pas spécifiquement formées à la gestion des manifestations.
Car gérer une manifestation est un véritable métier. Cela demande une formation particulière, notamment parce que les situations sont extrêmement stressantes.
Depuis les Gilets jaunes, même si le phénomène existait déjà auparavant, cette tendance s’est aggravée.
Des unités comme la BAC ou la BRAV-M sont mobilisées, alors que la gestion des foules ne constitue pas leur métier initial. Elles peuvent employer des techniques et des armements inadaptés à ces situations, ce qui contribue à accélérer les tensions.
Il existe également un problème systémique de recrutement, de formation et de qualité des personnels des forces de l’ordre.
Les vidéos des gendarmes de Sainte-Soline, comme les affaires de racisme révélées au sein de différentes institutions policières, notamment à Perpignan, Metz ou Nancy, illustrent une partie de ces difficultés.
Cela pose des questions fondamentales sur les conditions de recrutement, les critères d’évaluation et d’avancement, les moyens investis dans la formation et, plus généralement, sur la manière dont la police est utilisée comme intermédiaire entre le gouvernement et la population.
Mais les difficultés se situent également du côté des manifestants.
Une partie de la population exprime désormais, à travers les manifestations, quelque chose qui dépasse largement les revendications habituelles.
Il s’agit d’une contestation beaucoup plus profonde, qui touche à la place de chacun dans l’État, à la revendication même de son existence.
On observe une difficulté croissante à se percevoir comme appartenant à un même État, à un même groupe social.
Cette dissociation s’exprime parfois avec une très grande violence.
Il s’agit alors de poser un acte de rupture : ne plus se reconnaître comme appartenant au même groupe social, ne plus en respecter les règles, ne plus reconnaître ses institutions ni les forces publiques qui les représentent.
Cette rupture peut conduire à des formes de violence extrêmes.
Enfin, un autre phénomène majeur concerne l’affaiblissement des corps intermédiaires.
Historiquement, les syndicats, certains partis politiques et d’autres organisations disposaient d’une véritable expertise dans l’organisation des manifestations, notamment grâce à leurs services d’ordre.
Ces corps intermédiaires ont été considérablement affaiblis au cours des dernières années, parfois volontairement, parfois du fait de leur propre évolution.
Ils ont perdu une partie de leur légitimité ou de leur capacité à organiser et à encadrer les manifestations.
Et il existe ici un paradoxe.
Les gouvernements critiquent régulièrement la politisation des manifestations.
Pourtant, lorsque des partis comme La France insoumise ou le Parti communiste s’impliquent dans leur organisation et leur encadrement, cela peut justement contribuer à ce qu’elles se déroulent mieux.
Chercher à dépolitiser les manifestations peut donc être dangereux, car cela revient aussi à perdre des capacités de régulation et des interlocuteurs avec lesquels organiser leur déroulement.
Au fond, lorsqu’une manifestation dégénère, c’est l’accumulation de toutes ces problématiques, qui interagissent et se renforcent mutuellement, qui finit par produire la violence.
2e capsule : pourquoi la violence dégénère
La question n’est pas seulement de savoir pourquoi une manifestation dégénère, mais pourquoi la violence dégénère. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Cette question en contient plusieurs. D’où vient la violence ? Pourquoi se banalise-t-elle, se généralise-t-elle ? Pourquoi augmente-t-elle, pourquoi se massifie-t-elle ? Car la dégénérescence est à la fois une affaire de nombre et d’intensité.
Et il y a une troisième dimension : pourquoi les structures censées contenir cette violence, ou la tamiser, sont-elles en échec ?
Y répondre pleinement reviendrait à faire une radiographie de l’état de notre société. Il faut regarder l’ensemble de l’image avec objectivité, sans excuser, mais sans écarter ce qui dérange.
Le premier point, c’est l’attraction de la violence.
Qu’est-ce qui explique que, chez des jeunes ou des moins jeunes, la violence devienne attirante et banale ? Elle devient un moyen d’expression, de reconnaissance, une façon de conquérir une place dans la société.
Et qu’est-ce qui explique la rupture que cette violence acte vis-à-vis du contrat social, du contrat républicain ? C’est, en un sens, ce qui se joue ici.
Cette violence massifiée, mise en réseau, est mise en scène sur les réseaux sociaux. Elle traduit une façon de concevoir la violence comme un moyen d’être reconnu, d’acquérir un statut, d’exister collectivement.
C’est un tournant. Le phénomène a existé par le passé, certes. Mais sa massification nous dit quelque chose. Les technologies mettent ces actions en avant, les valorisent, les amplifient et les rendent virales. Elles sont conçues, by design, pour favoriser leur propagation.
Se pose aussi, pour ces jeunes, la question des modèles. Qui sont les voix exemplaires ? Et qu’inspirent ces modèles dans le rapport à la violence ?
Des figures comme Donald Trump, Elon Musk, Vladimir Poutine, Xi Jinping ou Recep Tayyip Erdogan, et bien d’autres en France, participent à cette banalisation. La violence n’y est pas seulement un moteur : elle devient une source de reconnaissance positive.
Le deuxième point concerne l’échec des structures classiques dont le métier est de tamiser cette violence sociale.
Cela va de la police à la justice et à son manque critique de moyens. Cela touche aussi la prison, dont la mission première de réinsertion est totalement en échec dans notre pays. En matière de délinquance juvénile, c’est une catastrophe.
Mais il y a aussi tout le tissu associatif, toute l’architecture sociale, cette maïeutique humaniste mise en place pendant des années et méthodiquement déconstruite ces dernières décennies, des maisons de quartier aux animateurs sociaux. C’était une voie de recours, une voie de sortie, un exemple, et un moyen d’engager la désescalade.
Des modèles issus de ces territoires, notamment des quartiers défavorisés, mais pas seulement, ont émergé ces dernières années. Ils ont réussi. La question, c’est : où sont-ils ?
Beaucoup sont partis, parce qu’ils subissaient eux aussi de très nombreuses discriminations. Ils vivent aujourd’hui à New York, à Casablanca, à Dubaï, en Angleterre. C’est une vraie perte, surtout dans des moments comme celui-ci.
Enfin, il y a la violence comme réflexe, face à l’accumulation des problèmes que vivent ces enfants, face au millefeuille de violences auquel ils sont confrontés.
Au fond, il faut comprendre la cocotte-minute. Pourquoi y a-t-il une cocotte-minute ? Qu’y a-t-il dedans ? Qui allume le feu, et pourquoi, alors que certains acteurs ont intérêt, par leurs technologies comme par leurs projets de société, à l’attiser ? Et pourquoi les pompiers et l’eau dont on disposait pour faire redescendre la tension ne fonctionnent-ils plus ?
Ce que je retiens : une société qui peine à se donner les moyens de tenir ensemble
En écoutant Guillaume, quelque chose m’a frappée.
Au départ, il y a des lycéens et des étudiants qui manifestent, notamment, contre le manque de moyens dans l’éducation. Ils dénoncent des enseignants insuffisamment rémunérés, des ressources trop limitées, des conditions de travail et d’apprentissage dégradées.
En somme, ils réclament à l’État les moyens de remplir convenablement l’une de ses missions les plus fondamentales : éduquer et former.
Et voilà que, dans la 1re réponse de Guillaume, on découvre que celles et ceux qui sont chargés d’encadrer les manifestations et de garantir l’ordre public sont eux-mêmes confrontés à des problèmes de recrutement, de formation, de ressources, de compétences et d’organisation.
Le rapprochement est troublant. Les difficultés dénoncées par les manifestants semblent trouver un écho dans les institutions mobilisées pour leur répondre.
Bien sûr, les problèmes de l’Éducation nationale et ceux du maintien de l’ordre ne sont ni identiques ni interchangeables. La doctrine policière, les choix de gouvernement, les relations entre l’État et les citoyens soulèvent des questions qui dépassent largement le seul financement des services publics.
Mais il existe un point commun qui mérite, me semble-t-il, qu’on s’y arrête.
Nous parlons ici de 2 fonctions essentielles à la vie d’une société. L’éducation, qui permet de transmettre des connaissances, de former des citoyens, de développer leur capacité de jugement et de préparer l’avenir. La sécurité et l’ordre public, qui doivent garantir à ces mêmes citoyens les conditions d’exercice de leurs droits et de leurs libertés, y compris celle de manifester.
2 fonctions profondément différentes, mais qui exigent toutes deux des professionnels compétents, formés, reconnus, et des institutions capables d’accomplir leur mission.
Dans sa 2e capsule, Guillaume élargit encore le tableau. La justice manque de moyens. La prison échoue à réinsérer. Les maisons de quartier et les animateurs sociaux, qui offraient une voie de recours et une voie de sortie, ont été démantelés. Et les corps intermédiaires peinent à jouer leur rôle.
Car si l’école peine à transmettre, si la justice et la prison peinent à réparer et à réinsérer, si les forces de l’ordre peinent à protéger et à garantir les libertés, si les corps intermédiaires peinent à représenter et à réguler les conflits, c’est notre capacité collective à faire société qui se trouve fragilisée.
Sur ce dernier point, Guillaume m’a ouvert les yeux. Dépolitiser les manifestations, c’est aussi perdre des interlocuteurs identifiés, capables de répondre des actes des manifestants. Et quand plus personne n’en répond, il ne reste face à face que la foule et les forces de l’ordre.
Et c’est peut-être cela qui me bouleverse le plus dans les événements de ce week-end : l’idée que ce déchaînement de violence puisse être aussi le symptôme d’une dégradation bien plus profonde, installée depuis des années, et dont nous commençons à mesurer les conséquences.
Reste la question posée par l’autrice du post : à qui profite le crime ?
En écoutant Guillaume, j’ai dû me rendre à l’évidence : elle a raison de la poser. Quand il demande qui allume le feu sous la cocotte-minute, et pourquoi certains acteurs ont intérêt à l’attiser, par leurs technologies comme par leurs projets de société, il ne dit pas autre chose.
Pour une fois, la fausse question et la vraie question étaient étroitement liées. Pourquoi ça dégénère, pourquoi la violence elle-même dégénère, à qui cela profite : ce sont les 3 faces d’un même problème.
Guillaume soulève enfin une question qui me touche particulièrement : celle des modèles.
Qui inspire nos enfants ? Les figures d’incarnation et d’aspiration, les élites, celles et ceux qui incarnent la réussite et l’excellence. Or, quand la violence devient chez certains puissants un vecteur de statut, quand les réseaux sociaux la mettent en scène et la rendent virale, quand ceux qui avaient réussi en partant des mêmes quartiers ont fini par partir, il reste bien peu de voix pour montrer un autre chemin.
Et c’est là que la question cesse d’être seulement institutionnelle.
Je suis maman d’un petit garçon de 7 ans. J’ai, moi aussi, un rôle et une responsabilité dans la manière dont je l’aide à décoder le monde dans lequel il grandit, et sa violence intrinsèque, qui n’est sans doute pas propre à notre époque.
Comment se faire respecter ? Comment poser des limites sans devenir méchant ? Comment répondre à la violence, comment se défendre ? À son échelle d’enfant, il y est déjà confronté. Et ce n’est pas évident.
Il y a aussi ce qu’il regarde. Les dessins animés, les Ninjago et tant d’autres, qui installent peu à peu une familiarité avec la violence.
De quel côté de la lumière avons-nous envie d’emmener nos enfants ? C’est une vraie question.
Avec Guillaume, nous avons surtout parlé des institutions et de leur place dans cette économie de la violence. Mais je crois que chacun, à son échelle, y a aussi sa part : dans sa façon de réguler ses relations, son agressivité, sa colère.
J’y travaille moi-même, et je me fais aider, pour éviter que la colère devienne ce brasier qui emporte tout.
Cela ne veut pas dire qu’il faut devenir des agneaux. Nous ne le pouvons pas, sinon le loup nous dévore tout cru. Mais c’est peut-être de cette tempérance, de cette nuance, que nous avons aujourd’hui cruellement besoin.
Cet éclairage n’apaisera sans doute pas la peine de celles et ceux qui ont subi les violences et leurs conséquences. Il ne prétend pas davantage expliquer chaque acte individuel. Mais il nous donne, à nous autres observateurs, spectateurs et commentateurs, dont je fais partie, quelques instruments pour affûter notre compréhension.
« Pourquoi ça dégénère ? »
Je ne prétends toujours pas savoir répondre complètement à cette question.
Mais grâce à Guillaume, j’en comprends un peu mieux les mécanismes.
Et je mesure que, cette fois, il n’y avait aucune question à dépasser. Seulement des questions à tenir ensemble.
Merci infiniment, Guillaume, d’avoir pris le temps d’éclairer ma lanterne et celle de mes lecteurs.
Pour aller plus loin
Si cet éclairage vous donne, comme à moi, envie de mieux comprendre les mécanismes de la violence et la façon dont ils structurent nos sociétés, je vous recommande 3 ressources.
- Violences et transitions, le Grand Cours de Guillaume sur SatorUn parcours de 26 épisodes pour comprendre les structures de la violence, les mécanismes qui les perpétuent et les conditions de leur transformation.
- La Violence en héritage, toujours de Guillaume, aux éditions MassotDéconstruire les fondements de notre monde pour ouvrir un chemin éthique. Paru le 8 octobre 2026, cet ouvrage prolonge plusieurs années d’enquêtes de terrain consacrées aux architectures et aux économies de la violence.
- Violence : l’angle mort. Des mafias aux États, anatomie d’un système global, sur le podcast SismiqueUn entretien de Guillaume avec Julien Devaureix, publié en avril 2025. C’est grâce à cet épisode que j’ai découvert Guillaume il y a quelques mois, et commencé à envisager la violence sous un angle qui m’était jusqu’alors assez étranger.
Questions fréquentes
Pourquoi une manifestation dégénère-t-elle en violences ?
Selon Guillaume Soto-Mayor, c’est l’accumulation de plusieurs problèmes qui se renforcent mutuellement. Il y a la réponse quasi exclusivement répressive du gouvernement. Il y a aussi la doctrine de maintien de l’ordre : les forces vont au contact trop tôt, avec des nasses et des gazages, et on fait appel à des unités qui ne sont pas formées à la gestion des foules. Une partie des manifestants est en rupture avec les institutions. Enfin, les corps intermédiaires se sont affaiblis.
Source : 1re capsule de Guillaume Soto-Mayor
Pourquoi l’affaiblissement des corps intermédiaires favorise-t-il la violence ?
Les syndicats, les partis et les organisations avaient des services d’ordre et savaient encadrer une manifestation. Dépolitiser les manifestations, c’est perdre des interlocuteurs identifiés, capables de répondre des actes des manifestants. Quand plus personne n’en répond, il ne reste face à face que la foule et les forces de l’ordre.
Source : 1re capsule de Guillaume Soto-Mayor
Pourquoi la violence attire-t-elle ?
Elle devient un moyen d’expression, de reconnaissance et de statut, une façon de conquérir une place. Les réseaux sociaux la mettent en scène, l’amplifient et la rendent virale. Des figures de pouvoir en font même une source de reconnaissance positive.
Source : 2e capsule de Guillaume Soto-Mayor
Quelles structures ne parviennent plus à contenir la violence ?
La police, la justice, qui manque cruellement de moyens, et la prison, qui échoue à réinsérer. Il y a aussi le tissu associatif des quartiers, avec les maisons de quartier et les animateurs sociaux, démantelé ces dernières décennies. Et beaucoup de modèles issus de ces territoires sont partis à l’étranger.
Source : 2e capsule de Guillaume Soto-Mayor
Qu’est-ce que ces violences disent de la société ?
Dans la lecture de Rachida Bouaiss, les lycéens réclament les moyens d’éduquer, et les institutions chargées de leur répondre manquent elles aussi de recrutement, de formation et de ressources. Si l’école, la justice, les forces de l’ordre et les corps intermédiaires peinent tous à jouer leur rôle, c’est notre capacité collective à faire société qui se trouve fragilisée.
Source : Ce que je retiens, Rachida Bouaiss