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On ne t'a pas demandé ton avis !

Si Maslow pouvait expliquer la « jeunesse » aux Enfoirés…

3 mars 2015 - Blabla au passage - , , ,

Mais qu’est-ce que Les Enfoirés ont bien pu dire pour nous énerver M.Attali au point qu’il en vienne à parler d’un « monument de vulgarité et de haine des jeunes » ? Sans parler des twittos, internautes, bloggeurs, journalistes, qui franchement n’y vont pas de main morte pour taxer la troupe de stars de « vieux réac' », « antijeunes », « déconnectés des réalités » ? Qu’une star soit pour le moins déconnectée des réalités, c’est une critique tautologique. Qu’on devienne potentiellement « réac' » à mesure que l’on grandit | vieillit, ma foi pourquoi pas. Mais antijeunes…la critique est forte, elle est dure. Que cette critique soit fondée ou non, le moins qu’on puisse reconnaitre à ce clip est d’offrir un support intéressant à ce que je qualifierais volontiers de paradoxe jeuniste, qui lui n’a rien à voir avec les Enfoirés (qu’ils soient jeunes ou moins jeunes) mais davantage avec l’étrange relation qu’entretient notre société avec la sacro-sainte valeur « jeunesse », aussi fascinante qu’inquiétante…

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Partons donc du postulat, que le portrait offert de la jeunesse sonne potentiellement juste (puisque visiblement les critiques ne portent pas sur lui) : une jeunesse précaire, désabusée, en colère, inquiète d’un avenir aussi obscur qu’incertain, critiquant vertement l’héritage en forme de fardeau légué par des aînés qui auraient profité égoïstement sans se soucier précisément de leur legs aux générations futures. Un héritage paradoxalement « vide », puisqu’il n’est question – dans la chanson – que de manque, d’absence, de rien…Ce que personne ne semble contester. Là où « l’autre » – la star jeune ou moins jeune – a au moins eu ou a toujours pour elle, « l’amour et la lumière », valeurs pour le moins existentielles et « nobles »…et accessoirement « la caisse ». Cette « caisse » qui a d’ailleurs beaucoup fait réagir, mériterait d’être questionnée : s’agit-il réellement d’une voiture ? D’une cagnotte à la Harpagon où s’entassent richesses préservant du besoin, permettant précisément de « vivre sa vie » comme est exhortée à le faire cette jeunesse « en colère » ? De celle de la sécurité sociale ou des retraites qui se sont mués en un gouffre sans fond ? Bref.

CLIP28Cette jeunesse à qui il est répété qu’elle doit « y aller », « se bouger », supposant en creux une forme d’immobilisme de sa part voire d’aversion à l’action. Puisqu’il suffirait qu’elle ait l’audace d’y aller pour y trouver ce qu’elle cherche. C’est précisément ce lieu ou plutôt ce non-lieu, ce « y » qui est en jeu, car pour agir, bouger, oser, faire, encore faut-il avoir une visée, un but, un projet. Or sans héritage « plein », sans « avoir(s) » [qu’on pourrait aisément entendre au sens « d’actifs »], où aller ? Et pour y faire quoi ? Cela revient certainement à exhorter un homme paralysé à se lever et à marcher en lui répétant qu’il lui suffit de le vouloir pour le pouvoir. Excès d’optimisme ou déni de réalité…sans doute les deux, le second alimentant le premier. Plus encore, l’idéal d’action porté par cette chanson, porte en lui un formidable excès de confiance en la seule dynamique de mouvement, comme si l’environnement, le contexte socio-économique n’étaient que chimères face à la seule volonté, puissante volonté humaine, mieux encore puissante volonté « jeune », qui si elle le veut, accomplit, fait plier le réel. Foutaises répond une partie de la jeunesse par la voix d’internet. Et a-t-elle tort ?

Comme le disait déjà Bourdieu, la jeunesse n’est qu’un mot. Ce n’est qu’un concept qui ne peut rendre compte de la réalité qu’il prétend embrasser, mais qui a pourtant l’avantage non des moindres de masquer l’hétérogénéité des réalités avec lesquelles doivent composer des « jeunes » qui n’ont en commun que leur classe d’âge. Il n’y a pas de « jeunesse » au singulier, et le seul prisme d’une cohorte née au sein de mêmes balises temporelles ne réduit pas les parties qui la composent à un « tout » générique, abstrait, uniforme. Néanmoins, il est certain qu’il existe bien un concept « jeunesse », devenu semble-t-il l’alpha et l’oméga de notre société, laquelle impose tour à tour un « visage jeune », un « look jeune », un « esprit jeune », un « parler jeune », un « management jeune ». L’intérêt d’un concept, même s’il est inopérant à embrasser et à décrire de manière objective et fiable la réalité dont il peut se prétendre, est qu’il agrège un ensemble de valeurs et de projections, lesquels constituent un idéal.

CLIP25Et à bien écouter nos Enfoirés, ce n’est pas eux qui diront le contraire. Ils n’envient pas « [ta] génération », non ils envient « [ta] jeunesse », cette douce chimère porteuse dans nos sociétés de tous les espoirs et de tous les possibles. La jeunesse peut réussir là où les aînés ont échoué, elle peut [re]construire là où les aînés ont détruit, elle peut [ré]inventer là où les aînés ont simplement hérité. Elle le peut d’autant plus, pourrait-on ajouter, qu’elle disposerait d’un avantage compétitif sur les « autres », les « anciens » : le digital dans lequel elle baigne comme si c’était là son placenta élémentaire. Le digital, autre objet de fantasme qui semble à même de réconcilier l’humain avec sa volonté de puissance, de préparer précisément un avenir radieux pour les jeunes et de leur donner quelques raisons d’y croire, encore et toujours, pour le meilleur comme pour le pire. Puisqu’il y a du neuf sous le soleil, il y a de l’avenir, n’est-ce pas ? De quoi se plaignent encore ces jeunes que l’on a tellement couverts, choyés, préservés ? Un raisonnement implacable, n’est-ce pas, implacablement enfermant, c’est même certain.

En réalité, c’est une responsabilité prométhéenne que l’on impose aujourd’hui aux jeunes, sous couvert précisément de valeur « jeunesse », sous couvert aussi de digitalisation rampante qui ne peut être qu’un truc de jeunes – leur révolution industrielle à eux – étant concomitante à leur arrivée au monde. A eux de se battre, de prendre leur destin en main, ils en ont potentiellement les outils, donc les moyens. Prière au passage de faire table rase du passé, sans exiger de responsabilité ou de comptes de leurs aînés. Et qu’importe que le contexte soit plus difficile ou plus incertain, la victoire n’en sera-t-elle pas que plus belle ? Quel triomphe pour les jeunes d’aujourd’hui, futurs aînés de demain, s’ils réussissent partant de là où ils partent ! Handicapés par l’absence de diplômes ou au contraire encombrés par trop d’années studieuses, mal nés ou un peu mieux nés dans les classes moyennes, ambitieux ou simplement opportunistes et soucieux d’avoir un toit à soi, nos futurs auront au moins la fierté pour eux s’ils y arrivent. J’ironise, bien sûr.

Trêve d’ironie. Le paradoxe jeuniste qu’illustre à merveille la polémique autour de ce clip est bien celui-là : celui d’une société qui amalgame un spectre de valeurs conceptualisé par le mot « jeunesse » et qui n’accepte pas de voir ou d’entendre cette même jeunesse – elle, réelle, plurielle et irréductible à un concept – lui répondre par le pessimisme, par la désillusion, par un certain nihilisme ou du moins scepticisme. Si procès de la jeunesse est fait dans cette chanson, c’est bien celui d’un défaut d’idéalisme naïf et complaisant. Et en retour, il semble juste aussi qu’il soit fait procès aux « aînés » qui n’ont pas su accompagner et nourrir le socle de l’idéalisme « jeune ». Non pas les aînés « Enfoirés », dont le sens et la portée de la polémique qu’ils suscitent me semble à juste titre les dépasser, non les aînés, parents, adultes, employeurs, dirigeants, enseignants, gouvernants. Ceux-là même qui portent à la fois la responsabilité de léguer un monde « praticable » à leurs enfants, mais ceux-là aussi qui portent – plus encore – la responsabilité de préparer leurs enfants à affronter ce monde.

CLIP9Avant de rêver utopie, amour ou lumière, sans doute une partie des jeunes ont-ils avant tout besoin de régler la question des moyens de satisfaire leurs besoins primaires. Avant de rêver à une entreprise cool, horizontale, nouvelle gen’, la plupart des jeunes ont simplement besoin d’un job, si possible à la hauteur au moins des compétences fondamentales qui leur ont été vendues comme activables sur le marché du travail. Si cela est socialement difficile à accepter, c’est néanmoins la réalité me semble-t-il. Les jeunes dont il est question ont besoin de tout sauf qu’on les paie de mots, d’idéaux ou autres chimères. S’ils sont défiants à l’égard des beaux discours, des valeurs abstraites et sont tristement money-oriented, c’est bien parce que leur niveau de besoins aujourd’hui se situe à la base de la fameuse pyramide des besoins [celle de notre ami Maslow], du moins pour ceux qui galèrent à se faire une place, à trouver un job, qui se sentent en mode survie bien avant de pouvoir prétendre à vivre leur vie tout court. C’est sans doute pour cela qu’ils rejettent les réponses bienveillantes et abstraites à leurs besoins bien réels et bien concrets.

Pyramide-de-Maslow-Ce n’est pas en déniant cet état de fait, cet état d’urgence même, ce n’est pas en abondant dans la surenchère d’optimisme à grand renfort de valeurs existentielles censées « faire chaud au cœur » ou flatter le « jeune » dans le miroir idéalisé qu’on lui tend, qu’on offrira un horizon et des perspectives à une frange entière de la « jeunesse » qui a besoin avant tout qu’on l’aide à régler la question des moyens de satisfaire ses besoins de base avant qu’on ne songe à l’étape d’après. 

L’enjeu dont il est question, est bien de remettre la pyramide à l’endroit, qui a bien y regarder me semble fonctionner à l’envers s’agissant des représentations sociales associées aux jeunes, eux qui ne semblent pas manquer de sources de satisfactions à leur besoins secondaires : nés connectés, ils savent; nés connectés, ils ne manquent pas d’avoir conscience d’une prétendue valeur irréductible entretenue par les mirages du digital; nés connectés, ils vivent et avancent en tribus virtuelles où ils ne se lassent pas d’être connus et reconnus avant même d’avoir l’âge de passer le bac. Cela vaut pour l’image d’Epinal du « jeune » que cultive et aime à leur renvoyer la société. Ici n’est pas l’objet de savoir si cette image est statistiquement fondée ou valable, retenons juste qu’elle est socialement et idéologiquement dominante. Mais à sacrifier l’avoir au profit de l’être, peut-être par excès d’ontologie et par mépris du trivial, le trivial étant ici le vital, il semblerait que l’on ait tout simplement oublié de consolider le socle sans lequel nul « être » n’est possible aujourd’hui. C’est là la condition de l’homme moderne, à laquelle les « jeunes » n’échappent pas : pour être, il faut commencer par avoir. Et sans job, pas d’avoir. Encore moins d’a-venir.

Voilà pourquoi, je crois, ce clip est taxé d’être antijeunes. Il n’est pas contre les jeunes, il est dans la dénégation de la réalité qu’affronte une grande partie des jeunes au quotidien. En cela, il offre bien le miroir déformant d’une réalité dérangeante qu’une société qui se veut jeuniste, hédoniste et progressiste ne peut accepter de voir ou d’entendre.

Note pour plus tard : proposer un workshop de co-réflexion réunissant des jeunes qui galèrent à trouver un emploi et des entreprises qui galèrent à recruter. Profils exclus : les « talents » à qui le « marché » tend les bras. Entreprises exclues : les « attractives » de prime abord.

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